Selon les philosophes, l'amitié est ce sentiment que nous éprouvons à la fréquentation d'une personne, lorsque cette fréquentation nous donne l'impression d'un supplément d'être, de mieux être, face à l'existence. En somme, un ami nous permet de vivre mieux, en plus grande confiance avec nous même.
Selon Eric Tabarly, le voilier est le moyen le plus lent, le plus inconfortable, pour aller d'un endroit où l'on est bien à un endroit où l'on a rien à faire. Je pense que ce marin avait parfaitement raison.
Si j'évoque ces notions, c'est bien entendu pour expliquer, une fois de plus, pourquoi j'ai un voilier et de quelle manière j'en envisage l'utilisation, ce qu'est le rapport entre cette machine complexe et moi même, machine humaine complexe également.
La pratique du bateau à voile se range dans notre société civilisée et bourgeoise, dans la catégorie des loisirs nautiques. La pratique du nautisme, selon toutes les enquêtes (nombreuses) à caractère sociologique, est réservée à la classe moyenne; cadres, professions libérales, entrepreneurs. Après toutes ces années à traîner les pontons je l'ai toujours constaté. A part dans le créneau pêche promenade, peu de plaisanciers d'extraction modeste.
Les classes moyennes, très affairées à la marche économique de notre société, ont peu le loisir d'utiliser leur voilier, souvent très bien équipé néanmoins. Depuis quelques années, traîne dans les capitainerie la fourchette de 4 à 10 jours de sortie par an pour ces unités... Le reste du temps, ces voiliers tirent sur leurs amarres.
Certains de ces cadres ont néanmoins la chance, ou l'opportunité, de retrouver plus régulièrement leur bateau. Alors, l'espace d'un week end, sitôt libéré de leur camp de travail, ils partent soulager leur stress et leur hargneuse frustration dans le premier coup de vent venu, tirant sur la barre d'un fougueux près serré, expiant ainsi, dans ces sensations fortes que procure cette allure, l'humeur accumulée dans le rythme violent du labeur. Chaque week end, ils sont quelques uns, très repérables, au ponton comme sur l'eau, à la pointe de l'équipement, excités et nerveux, en régate ou en simple sortie à la journée mais toujours pour en découdre sur l'eau... avec eux même.
Ce sont les mêmes, qui la semaine, mènent tambour battant leur voiture de tourisme sur les routes, doublant à coups de klaxon et d'insultes, comme s'il s'agissait d'un circuit et de bolides taillés pour la compétition automobile.
Ne voyez pas dans mes propos une espèce de critique creuse ou de jalousie masquée. Si je déplore certains comportements terrestres ou maritimes, je les estime totalement inhérents à notre société.
Et si personnellement, j'ai toujours agi pour éviter la conformité sociale et ses dégâts collatéraux sur mon existence, je confesse en toute honnêteté, avoir bien malgré moi des comportements, parfois, de cet acabit lorsque je me relâche, lâchement...
Je n'ai pas un voilier pour quelques heures, pour me vider de mon stress et de ma violence. Stress et violence, je veux les évacuer bien avant de grimper sur le pont de mon bateau.
Appareiller calmement, avec gourmandise et élégance.
Avec un compagnon comme le bateau à voile, il convient d'apprécier la lenteur, d'en profiter même, d'en faire une complice de découverte, de soi et de son environnement. L'inconfort devient un atout pour se connaître physiquement, mentalement. Peu à peu, dans cette rythmique mer-voilier, dans ces calculs combinatoires de caps et de vitesses, dans les caresses du vent et les réveils vivifiants des embruns, cet endroit d'où l'on vient nous l'appréhendons bien différemment et celui, vague, où l'on va n'a que peu d'importance hormis pour la navigation. Des points sur la carte...
Tout l'intérêt est dans la durée qui sépare ces deux points. Tout est là; ce que l'on cherche consciemment ou non, ce que l'on trouve, ce dont on va se souvenir, la raison pour laquelle nous sommes en mer, sur ce voilier, et celle pour laquelle nous allons recommencer. Tout est là et plus encore.
Car si l'on oublie l'heure et le lieu du retour, ou si cela est très loin devant, alors vraiment, cette pratique maritime nous emplit d'harmonie et d'un véritable bonheur qui arrache des larmes pures. Naviguer à la voile demande d'indispensables vertus, généralement enfouies en nous. Trouver ce point d'équilibre entre la machine et l'élément magnifie ces vertus. Mener un voilier fait partie de ces rares expériences qui ne se vivent que par la beauté. La beauté du geste, la beauté de l'esprit, la beauté des lignes d'une carène et de ses plans porteurs, la beauté d'une nature sauvage et puissante. Nous menons un voilier, qui nous mène vers le Beau ...
Si tu es venu pour m'aider, tu perds ton temps. Mais si tu es venu parce que tu penses que ta libération est liée à la mienne, alors travaillons ensemble.
Lisa WATSON, aborigène d'Australie